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Un retour douloureux

RJ Scott

Copyright © 2012 RJ Scott

This translation ©2017 RJ Scott

Smashwords Edition

Couverture par Meredith Russell

Traduction de l’anglais : Marie A Ambre

Relecture et corrections :Valérie Dubar

Published by Love Lane Books Limited

ISBN : 978-1-78564-092-6


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Tous les personnages et évènements de ce livre sont des fictions. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait pure coïncidence.

Dédicace

Toujours pour ma famille

Contents

Chapitre Un

Chapitre Deux

Chapitre Trois

Chapitre Quatre

Chapitre Cinq

Chapitre Six

Chapitre Sept

Chapitre Huit

Chapitre Neuf

Chapitre Dix

Chapitre Onze

Chapitre Douze

Chapitre Treize

Chapitre Quatorze

Chapitre Quinze

Chapitre Seize

Chapitre Dix-sept

Chapitre Dix-huit

Chapitre Dix-neuf

Chapitre Vingt

Épilogue



Chapitre Un

— Jordan, tu as fini, maintenant ?

La voix de Ben fit sursauter Jordan Salter et il leva les yeux de son travail. Il recentra ses yeux fatigués qui venaient de lui permettre de travailler délicatement sur une pièce trois par trois en noyer séché au four. Il les écarquilla à plusieurs reprises dans le soir tombant, les clignant et tentant de donner un sens à la nouvelle focalisation de sa concentration. La gêne derrière eux était la cerise sur le gâteau, le résultat d’un mal de tête qui l’avait poursuivi toute la journée et du besoin de se concentrer sur le travail complexe et détaillé qu’il était déterminé à finir. Il ferma brièvement les yeux, totalement épuisé.

— Quo… ? laissa-t-il tomber, presque incohérent.

— Tu as dit que tu finirais tôt aujourd’hui.

— Pardon ? Comment puis-je faire cela si je suis interrompu dans mon travail ?

Le plafonnier s’éclaira et Jordan tressaillit.

— Bon sang, Jordan. Il est vingt heures passé et tu es toujours là ?

Ce dernier cligna des yeux, s’il était vingt heures, alors pourquoi Ben était-il encore ici ? Il aurait dû rentrer chez lui depuis deux heures. Réflexion faite, pourquoi portait-il son jean pour sortir et une chemise propre ? Jordan se souvenait d’avoir vu son ami et collègue en bleu, travaillant sur du câblage. Ben Craig était le seul sous-traitant auquel ils faisaient appel et seulement en cas d’urgence.

— Tu m’as demandé de revenir pour toi. Pour te rappeler la fête, dit Ben, répondant clairement et délibérément par des mots contenant peu de syllabes, parlant lentement afin que son interlocuteur puisse absorber le sens des mots. L’homme plus âgé se tendit et fronça les sourcils. De quoi Jordan devait-il se souvenir ? Brusquement, par-dessus la fatigue, la mémoire lui revint. La fête. L’anniversaire de Hayley. Elle avait vingt-deux ans aujourd’hui et il avait été invité à se joindre aux Addison et à leurs amis au Olive Garden pour le dîner.

— Merde.

— Oui, carrément, murmura Ben en s’avançant à travers la cuisine et, presque comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher, glissant la paume de sa main droite sur le bois brun brut et encore terne que Jordan avait choisi pour les balustres.

Il traça le grain, les doigts touchant à peine la surface et hocha la tête. Jordan regarda le bois, puis Ben et inversement, son esprit travaillant furieusement sur le fait qu’il avait promis d’être à la fête.

— Ce sera beau, offrit-il, se demandant s’il était sur la défensive alors qu’il rejetait cette pensée et se concentrait sur la beauté du bois.

— Ça le sera une fois poli, accepta son ami. Le noyer était un bon choix.

— J’étais juste… impliqué, termina-t-il dans sa tête.

Absorbé au point qu’il ne ressentait aucune lassitude jusqu’à ce que son attention soit perturbée. Jordan avait toujours été hypnotisé par les formes qu’il pouvait créer, des détails sculptés complexes sur les balustres au travail de tourneur à la main sur les incrustations alambiquées pour les dossiers des fauteuils. Les motifs et les courbes sous ses doigts étaient depuis toujours dans le bois, pour autant qu’il le sache. Après avoir trouvé les grains les plus doux, il coupait, formait et polissait, ne pensant à rien d’autre que la beauté du bois sous son toucher. Une fois qu’il avait vu le but de chaque morceau de bois et avait prêté attention aux forces enterrées dans chaque pièce, il avait le produit fini en tête. Il posait sa pensée sur le brut potentiel devant lui et se concentrait afin que la forme finale corresponde à l’image mentale. Il ne savait souvent pas par où commencer, mais lorsqu’il était dans l’action, lorsque chaque minuscule coup faisait ressortir la beauté de la vision du bois dans des stries de brun pâle et d’or, il ne pouvait plus s’arrêter.

Ce n’était pas la première fois qu’il oubliait quelque chose au cours des derniers mois et ce ne serait pas la dernière. Il était fatigué et il se sentait plus âgé que ses vingt-neuf ans. Il faisait généralement dix-huit heures par jour. Le travail physique dur sur les aspects les plus importants de la rénovation, puis les travaux de finition détaillés de Mistral House l’avaient consumé.

La récession avait frappé l’industrie de la construction et il était le seul membre du personnel d’Addison Construction. AC n’avait pas eu le choix… ils avaient dû licencier et il finissait lui-même le contrat juste avec Ben pour les travaux qu’il ne pouvait pas faire, l’électricité étant l’un d’entre eux. Lorsque Jordan travaillait sur la touche finale d’une rénovation, il se fondait dans le processus, la sculpture, la coloration et l’accomplissement de sa seule réalité. Il était intensément et complètement coupé du reste du monde et des choses comme les fêtes d’anniversaire et les promesses d’y assister n’existaient pas.

AC devait rendre Mistral House dès qu’ils le pouvaient, l’existence même de l’entreprise de Phil Addison dépendant des flux de trésorerie réalisés à partir de la vente de la maison. Si on y ajoutait le stress de la nécessité de finir, Jordan n’avait pas eu plus de trois heures de sommeil la nuit dernière et il attaquait sa dix-neuvième heure de travail aujourd’hui.

Il jeta un coup d’œil sur le bois lisse, la texture du balustre satinée et solide sous le bout de ses doigts jugeant qu’il lui restait un quart d’heure, peut-être la moitié et cette partie du travail, minutieuse et détaillée, serait terminée.

Les placards de cuisine, tous sur mesure, étaient en noyer massif, des générations d’anneaux de croissance dans le bois robuste. Les détails fins de Jordan accentuaient les points forts et l’éclat des tons de miel profonds du bois. Jordan avait créé un piédestal, une table de cuisine circulaire et quatre chaises et la rampe complétait l’autre bois dans la pièce.

La cuisine était le couronnement de la menuiserie dans cette rénovation et une source de grande fierté pour lui.

Il avait, après tout, fait la plus grande partie du travail tout seul depuis que Phil était devenu trop malade pour travailler à ses côtés. La cuisine était son bébé et il avait juste besoin d’en finir les détails. Ben restait debout, attendant une réponse si son déplacement subtil d’un pied sur l’autre était une indication.

— Je serai là avant qu’on amène le gâteau d’anniversaire, dit-il doucement en offrant un compromis.

Doucement parce qu’il espérait que Ben ne l’entendrait pas et qu’il renoncerait de son plein gré et partirait s’il avait l’impression que Jordan l’ignorait. Il n’avait pas besoin qu’on lui dise pourquoi il devait être avec les Addison, pourquoi c’était important pour Hayley qu’il soit là parce qu’il était tout ce qui se rapprochait le plus d’un frère et que c’était tout ce qui lui restait.

Madame Chance ne souriait pas, cependant, à Jordan Salter. Ben l’entendit et il commença à lâcher la vapeur.

— Tu ne vas nulle part. Tu n’as aucune vie sociale. Tu travailles toutes les heures que Dieu fait. Aurais-tu une envie de mourir, fiston ?

Fiston. Ce fut le seul mot qui traversa les barrières de Jordan. Il y avait de l’affection dans la voix de Ben, de l’affection et du souci. Peut-être qu’il devrait cesser de travailler. Peut-être que son ami marquait un point.

— Ben… commença-t-il en se retournant légèrement, déterminé à parler.

Il dut tendre le bras rapidement pour rattraper le marteau qu’il avait frappé avec son bras.

— Espèce de fou. Tu es un accident en devenir, s’exclama Ben.

Ses yeux se plissèrent au fur et à mesure qu’il observait Jordan à partir de cette nouvelle perspective. Et ce qu’il voyait ne lui plaisait clairement pas.

— J’ai presque fini, se défendit le jeune homme avec une pointe d’acier dans sa voix que même lui pouvait entendre.

Il s’écroula intérieurement. Ben n’avait pas mérité son manque de respect. Aussi fatigué qu’il soit, il devait au moins essayer d’être poli.

— Tu n’es pas loin de te tuer.

La voix habituellement calme de Ben contenait une nouvelle nuance. Une certaine panique remplaçait un peu la colère. Jordan traita Ben de la seule façon qu’il connaissait, écartant ses préoccupations, ne lui donnant pas la possibilité de poursuivre la conversation.

— Bon sang, Ben, je serai là dans une heure.

— Une demi-heure, rétorqua Ben.

Jordan sentit son calme s’envoler, mais comment pourrait-il le perdre avec Ben, alors que son ami avait des raisons de s’inquiéter ? Et il le savait.

Il ne pensait pas s’être jamais senti aussi déprimé, si épuisé, mais Ben ne connaissait pas l’ampleur de l’état dans lequel Addison Construction se trouvait. Il n’était pas au courant de la dette de la banque, que le chèque que Mistral House était sur le point de leur rapporter couvrirait juste leur déficit. Le minutage devait être parfait. L’inspection aurait lieu dans deux jours et il lui restait si peu à faire pour finir. Il laissa Ben continuer à parler, l’ignorant surtout pour sa santé mentale jusqu’à ce que celui-ci atteigne son apogée et se taise brusquement.

Jordan fronça les sourcils devant ce soudain silence. C’était toujours une mauvaise chose lorsque Ben se taisait.

— Brad ne voudrait pas que tu te tues au travail pour le retrouver plus tôt.

Les paroles de Ben étaient lourdes de tristesse et il les prononça tellement fermement, affirmant son opinion.

La culpabilité, la colère, son humeur s’agitèrent ensemble dans l’estomac de Jordan, puis se transformèrent brusquement en un tourbillon de chagrin. Il repoussait impitoyablement les sentiments écrasants qu’il ressentait lorsqu’il pensait à l’homme qu’il avait aimé et perdu. Il les avait enfermés derrière des murs de pierre. Merde. L’épuisement permettait aux émotions cachées de remonter. Ben aurait dû s’abstenir. Pourquoi même avait-il mentionné Brad, ce soir entre tous les soirs ? Ne pouvait-il pas voir que Jordan était occupé à essayer de sauver la compagnie du naufrage ?

Ben le regarda et son visage ridé et buriné affichait une si douce compréhension que Jordan sentit que sa mauvaise humeur commençait à se dissiper. Il bloqua le feu de sa colère autant qu’il le pouvait, la canalisant pour alimenter son entêtement. Il n’avait pas de réponse à la déclaration de son ami. Tout ce qu’il aurait pu dire, c’est que, oui, peut-être, il voulait rejoindre Brad parce que mourir résoudrait tout. Peut-être que s’il lui arrivait malheur, ce serait mieux. Il était très bien assuré et sa famille de substitution, les Addison, était sa seule légataire. Cela effacerait toute la dette et plus encore. Il alluma la petite scie sauteuse qu’il avait utilisée plus tôt pour continuer à façonner le poteau d’escalier. Le grondement élevé de la machine rendait toute conversation impossible et c’était la seule façon de s’empêcher de céder à autre chose qu’à la détermination de finir cette foutue maison. Sa gorge était serrée et ses pensées se tordaient, enchevêtrées et liées entre elles par toutes sortes de problèmes, dans sa tête.

Ben ne devrait jamais être obligé de supporter le poids de cette horreur. Il lui tourna délibérément le dos. Il déclara la conversation close en termes clairs et se reconcentra sur la fin de son travail. Il aperçut l’expression inquiète sur le visage de l’autre homme, mais il l’ignora.

— Cela devient trop dangereux, dit Ben en se parlant à lui-même lorsqu’il partit, mais Jordan ignora cela aussi.

En fait, il se détendit dès qu’il sentit qu’il était seul dans la pièce et il jeta un coup d’œil pour confirmer que son ami ne se tenait plus dans l’embrasure de la porte. L’homme plus âgé avait emporté avec son air de désappointement et de préoccupation croissante.

Il poussa un profond soupir de soulagement et retourna vers le travail à portée de main, essayant de trouver son équilibre, tentant désespérément de se connecter à la compétence qui était en lui, ne voulant pas tout endommager. Travailler avec ses mains, faire émerger la beauté hors du bois le réconfortait et le centrait. Un artiste, c’est ainsi que Kieran l’avait appelé autrefois.

Bon sang, d’où lui venait cette pensée ? D’abord Brad et maintenant Kieran ? C’était une foutue nuit pour que les fantômes et les souvenirs choisissent de le hanter. Il réussit à repousser son épuisement total en essayant de calmer sa colère et la misère qui l’entouraient, un dernier trait d’adrénaline le poussant vers la ligne d’arrivée. La fatigue dans ses os était près de le paralyser et faisait à moitié tomber ses paupières. Ses muscles fonctionnant avec une surdose d’acide lactique hurlaient de douleur. Il savait qu’il paierait cher pour ses abus demain matin. Au moins, la douleur serait un peu atténuée par la satisfaction de pouvoir éditer la facture finale pour les deux cent mille dollars qu’ils attendaient. Les paroles de Ben lui revinrent à l’esprit et il était trop fatigué pour les bloquer. Qu’il soit maudit de lui avoir parlé de lui maintenant. L’anniversaire de Hayley signifiait que la date anniversaire de la mort de Brad arrivait dans quelques jours. Une date sombre d’un cauchemar qui était encore à dissiper.

Sa concentration s’effilocha et il se ressaisit juste à temps pour empêcher la lame piquante de faire un trou dans sa main. Au travers du brouillard de la lassitude, il fut traversé par une pensée réaliste. Il sentit plus qu’il n’entendit son soupir frustré. Cela avait trop proche, vraiment trop proche. Il était un imbécile. Argent de l’assurance ou pas, ce ne serait pas bon pour les Addison ou lui-même s’il réussissait à détruire ses outils les plus précieux : ses mains. Il était temps de s’arrêter.

Jordan se leva et fit un pas en arrière, ses jambes prises de crampes, douloureuses et tendues d’être restées dans la même position pendant si longtemps. La douleur et une faiblesse passagère dans sa jambe gauche le firent trébucher. Il essaya de se rattraper et réussit à se tordre le pied avec le câble de la scie. Il tomba et sa main glissa contre la mince lame. La douleur fut instantanée et le courant fut coupé aussi rapidement.

Il réussit à trébucher en arrière dès que la lame eut touché sa peau. Cependant, le mal était fait. La scie avait tranché dans son poignet et la partie charnue de sa main. La blessure était si profonde qu’il pouvait voir l’os. Le premier choc de la douleur fut tellement intense qu’il le fit tituber en arrière jusqu’à ce qu’il s’écrase sur le tabouret qu’il avait utilisé.

Une voix criait dans son esprit. Arrête le saignement ! Trouve de l’aide ! Mais, il ne savait plus comment faire. Le choc lui faisait perdre l’esprit. Il posa à l’aveugle son avant-bras sur le tabouret et essaya désespérément de compresser la blessure en utilisant sa main non blessée.

Le sang coula entre ses doigts et sur son avant-bras, glissa sur le socle du tabouret et fila le long de sa jambe la plus proche avant de se mêler à la sciure sur le sol dans une horrible pâte à bois rougeâtre.

Le choc s’approfondit et Jordan se sentit étourdi, la douleur ne lui laissant presque aucune possibilité de réfléchir. Il savait, cependant, qu’il pourrait mourir avec une perte de sang aussi rapide. Il relâcha la blessure pour attraper son téléphone portable qu’il avait posé à côté de la table de la scie. Il jura lorsqu’elle glissa de sa main mouillée de sang.

— Fils de pute. Foutu fils de pute, murmura-t-il à plusieurs reprises, l’odeur du sang, de son sang affleurant de plus en plus.

Il tendit à nouveau la main, réussit à l’attraper et il l’ouvrit. Sa vision s’obscurcit et ses yeux se fermèrent tandis que quelque part il se rappelait qu’il devait faire pression sur la blessure. Ce rappel fut tout ce qu’il réussit à faire avant que le téléphone ne tombe sur le sol comme sa main et le sang. Le sol se leva à sa rencontre dans une brume de gris et de bois et il s’effondra au sol, sa chemise entourant sa main blessée. Il roula, coinçant son bras sous son corps et pensa qu’il allait bientôt perdre conscience dans un labyrinthe tordu de sang et de fils. Il regarda le liquide écarlate se répandre plus lentement, mais toujours sans relâche sous lui alors que le sang, sa vie saturait le plancher en bois et s’incrustait entre les planches douces et lisses.

Dans le tourbillon gris sombre, ses pensées devinrent floues. Peut-être que ça va. Peut-être que cela n’a pas d’importance.

Ce ne serait plus long, donc. S’il avait de la chance, il pourrait peut-être dire à Brad combien il était désolé. Combien il était dé…

Et le monde disparut dans le noir.






Chapitre Deux

— Kieran, un appel pour toi sur la ligne trois, annonça Tamsin de son bureau.

Il s’était concentré à mettre des barres aux T et des points sur les I sur tout un tas de documents sur son bureau. Il ne recevait pas d’appels au travail. Il n’avait pas encore atteint la haute position d’architecte senior et une vie sociale envahissante était mal interprétée. Il était junior et acceptait ce fait, quoique junior avec cinq ans d’expérience et un diplôme de l’université d’art de design de Central Saint Martin à Londres. Son travail chez Drewitt-Nate consistait à examiner des papiers, vérifier des chiffres, communiquer avec le service du cadastre et faire du café en étant payé une misère pour apprendre à devenir un associé.

— Qui est-ce ? demanda-t-il en saisissant le combiné du téléphone.

— Quelqu’un avec un accent, répondit sa collègue avec un haussement d’épaules exagéré.

Un accent pourrait l’aider. Ce pourrait être Austin du département artistique ou Emily du département des contrôles des bâtiments du Conseil. Ils avaient tous les deux des accents écossais assez marqués. Cela pourrait même être son meilleur ami, Evan, avec ses voyelles accentuées du Vermont, mais il lui envoyait généralement un texto ou un SnapChat. Il poussa ses documents sur un côté de son bureau, puis il sortit un bloc-notes et un stylo, détendit sa gorge et appuya sur le bouton de la ligne trois.

— Kieran Addison, annonça-t-il.

La ligne était silencieuse, pas de mots, juste le silence.

— Drewitt-Nate Architectes, dit-il. Kieran Addison à l’appareil. Comment puis-je vous aider ?

Il entendit un éclat de bruit sur la ligne et la distance à partir de laquelle l’appel venait provoqua un faible écho.

— C’est moi.

La voix de sa sœur retentit brusquement dans son oreille.

— Il y a eu un accident, ajouta-t-elle. C’est Jordan.

— Hayley ?

— Je ne sais pas quoi faire et papa est si malade. Ils ne voulaient pas que je te le dise, mais… reviens à la maison, Kieran.

La voix de sa sœur se brisa et la peur envahit son frère pendant qu’elle sanglotait, l’hystérie et le désespoir ressortant dans chacun de ses mots.

— Nous avons besoin de toi ici ! S’il te plaît, reviens chez toi…

Kieran Addison ne s’attendait vraiment pas à un appel de Hayley. Ils ne s’étaient pas beaucoup parlés au téléphone, voire pas du tout, ces dernières années, particulièrement depuis les funérailles. Ils se contactaient toujours par e-mail de temps en temps échangeant surtout des plaisanteries, des histoires, mais le plus important était qu’ils restaient en contact. Ils se connaissaient toujours. Elle était sa sœur après tout et ils étaient encore proches.

Il existait trop de peine entre eux deux. Lorsqu’ils se parlaient, ils commençaient aussi à réfléchir à nouveau au fait qu’ils avaient été trois et qu’ils n’étaient plus que deux. Peu à peu, presque comme s’ils avaient un accord tacite, ils avaient laissé les appels hebdomadaires se déliter jusqu’à ne plus s’appeler. Communiquer par e-mail était plus sécurisant. Le texto était plus rassurant. Ils ne s’étaient pas parlé physiquement depuis que Kieran était rentré chez lui, deux ans auparavant, pour assister sa famille lorsqu’ils avaient enterré Brad. La mort de leur frère avait créé un gouffre sombre et douloureux entre eux et ils ne s’étaient plus retrouvés au point de pouvoir partager leurs pensées.

Quelques minutes plus tard, Kieran reposait le combiné, pris de vertiges. Il avait accepté de rentrer. Après six ans d’absence, il rentrait à Cooper’s Bay et dans la famille qu’il avait laissée derrière lui. Il retournait vers tous ces souvenirs, toutes ces erreurs et tout ce chagrin. Il inclina la tête, à peine conscient que Tamsin rodait à ses côtés comme un renard en chasse, lui demandant ce qui n’allait pas.

Il ne dit rien. Ce qu’il venait d’apprendre tournoyait et faisait des nœuds dans son esprit. Il ne voulait pas faire face à sa décision de rentrer chez lui. Il serra ses mains sur le bureau et se mit debout, sa chaise roulant jusqu’à ce qu’elle se heurte au demi-mur de l’espace suivant.

Il regarda Tamsin en clignant des yeux. Pour une fois, elle semblait légèrement préoccupée par quelqu’un d’autre qu’elle-même. Ou.3, elle aurait pu sentir l’odeur d’une bonne rumeur et elle se préparait à la répandre elle-même. Elle tapota même l’avant-bras de Kieran, une petite touche, comme s’il pouvait répondre avec tant d’émotions en lui. C’était déconcertant d’avoir sa main sur lui.

— Je vais bien, murmura-t-il en repoussant sa main de son bras.

Elle n’abandonna pas, le précédant dans le couloir qui menait à la cantine et aux toilettes. Tamsin considérait peut-être que les limites de l’espace personnel étaient fluctuantes, mais elle ne le suivrait pas dans les toilettes pour hommes. Kieran se glissa dans une des cabines au lieu de se tenir debout devant un urinoir et, enfin, il eut quelques instants de paix pour essayer de comprendre ce qu’on lui avait annoncé.

Son père avait une maladie cardiaque, Jordan avait eu un accident et Addison Construction était au bord de la faillite. C’était quoi ce bordel ? L’entreprise était solide lorsqu’il avait quitté le Vermont. Qu’avait fait Jordan pour en arriver là, pour que, brusquement, elle chute ainsi ? Il resta assis là pendant quelques minutes supplémentaires, réfléchissant à tout ce qu’il devrait faire à Londres avant de pouvoir prendre un avion et se rendre chez lui.

Puis, toujours paralysé, il sortit de la cabine et s’avança vers un des petits lavabos.

Il s’éclaboussa le visage, le froid glacial picotant sa peau rasée et, sans l’avoir consciemment décidé, il ôta sa veste de costume et la posa dans le lavabo à côté de lui. La cravate rejoignit la veste peu onéreuse et il ne resta plus que lui, debout en chemise et pantalon. Il était plus Kieran Addison fils et frère que Kieran Addison, gratte-papier dans une cage à lapins.

Il devait parler aux associés. L’examen qu’il avait passé la semaine dernière avait été plus que bon, excellent en fait. Ils avaient suggéré qu’il serait peut-être temps pour lui de contribuer à certains des plus petits projets de conception, une ouverture de porte lente qui lui promettait ce qu’il avait toujours voulu. Il voulait, de tout son être, concevoir et construire des structures qui dureraient aussi longtemps que la construction qu’il pouvait voir de la fenêtre près de son bureau. Le réseau des rues médiévales de la ville affichait fièrement une variété étonnante de bâtiments anciens et nouveaux. Les anciennes maisons en briques pleines côtoyaient les rangées d’immeubles modernes en verre du quartier financier à deux pas de Square Mile, à une minute de marche de la cathédrale Saint-Paul.

Il devrait renoncer à tout cela s’il rentrait chez lui. Devait rentrer ? Ce n’était pas un devoir. Retourner chez lui était la bonne, la seule chose à faire indépendamment des réserves qu’il pouvait éprouver. C’était une décision facile à prendre finalement.

Il renoua sa cravate, remit sa veste et approcha les associés afin de demander un congé pour s’occuper des affaires familiales. Pendant deux semaines, peut-être trois, quatre, tout au plus.

Ils délibérèrent et lui offrirent deux semaines dans l’attente de son retour. Il les remercia, pensant intérieurement que c’était bien, que c’était vraiment généreux.

Il n’y avait aucun moyen qu’il ait besoin de rester éloigné plus longtemps.


* * * * *


Kieran avait réservé un billet pour le mal nommé Aéroport International de Burlington et il emballa sa vie entière dans deux valises et un sac cabine. Evan McAllister, la raison pour laquelle il avait déménagé à Londres en premier lieu le conduisit à Gatwick et ils restèrent longtemps assis à l’extérieur en attendant que l’on appelle le vol.

— Il me reste un mois sur ce contrat avec la société de design, dit Evan en passant une main dans ses cheveux roux épais, son nez plissé indiquant ce qu’il pensait exactement de la société pour laquelle il travaillait. Je rentrerai chez moi en visite.

— Tu n’as pas besoin de le faire. Je serai bientôt de retour, offrit immédiatement Kieran.

Evan secoua la tête et développa ce qu’il avait dit.

— Si tu arrives et que tu décides de rester, je serai à la maison dans un mois. Fais-le-moi savoir.

Il observa Evan qui était son meilleur ami depuis ses cinq ans et pas pour la première fois, il sentit monter en lui une énorme sensation d’amour et d’amitié.

Il se nicha dans le réconfort d’Evan, complètement encerclé par son câlin.

— Ça va. Tu n’auras pas besoin de venir à ma rescousse. Dès que j’aurai réglé ça, je reviens à Londres, déclara-t-il.

Il se rendit compte tout de suite qu’il avait dit cela sans beaucoup de conviction. À ces mots, son ami se recula et caressa doucement la joue de Kieran avec une expression réfléchie. Evan affichait l’expression la plus sérieuse que le jeune architecte lui ait vue depuis longtemps.

— Tu ne reviendras pas à Londres, affirma-t-il.

Il ne semblait pas déçu. Plutôt catégorique.

— Je dois revenir, protesta rapidement Kieran. Mon boulot…

— Ton travail… ta carrière… n’est rien que tu ne puisses avoir au Vermont.

— Je ne peux pas rester là…

Il ne put terminer sa phrase. Il n’avait pas à le faire. Evan le connaissait assez bien pour savoir ce qu’il taisait.

— Avec ce qui se passait avec Jordan, tu es parti pour ne pas le voir tous les jours. Mais, vraiment, tu n’aurais jamais dû partir avec moi en premier lieu.

À l’époque, lorsque le monde offrait tant de possibilités, quand son frère était toujours en vie, il avait ressenti le besoin d’éviter Jordan comme la peste de peur de révéler ses sentiments pour l’amant de son frère. Londres avait scintillé d’un lumineux espoir. Evan avait eu ses propres raisons de quitter Cooper’s Bay : il avait un père directif qui ne voulait pas d’un fils écrivain avec un meilleur ami gay et la chance d’une place dans une université prestigieuse était une façon pour lui de s’échapper. Kieran avait postulé dans la même université avec son programme d’architecture très cotée. Une place solide dans une bonne université en suivant son meilleur ami dans une nouvelle ville. C’était un nouveau départ et un lieu pour rencontrer des gars… des hommes, pas des garçons et qui n’étaient pas Jordan. Il avait eu l’occasion de supprimer tout ce qui avait mal tourné. Ainsi, Evan avait fini par étudier sa création littéraire et lui, l’architecture, dans la même université, une institution prestigieuse et respectée dans leurs deux spécialités. Ils avaient partagé un petit appartement, divisé les coûts, avaient assidûment fait la fête et étudié encore plus. Cela avait été parfait.

— J’en avais besoin, dit-il fermement.

Bon sang, il avait eu besoin plus que tout de s’éloigner de la tentation que représentait l’amant de son frère. Son ami acquiesça… il connaissait toute l’histoire.

— Je sais, dit-il en l’attirant ensuite vers lui pour une étreinte virile à base de claques sur l’épaule

— Evan...

Tu vas me manquer. Comment vais-je faire cela sans que tu surveilles mes arrières.

— Hé, dit celui-ci d’une voix basse près de son oreille. Je pense qu’il est temps que nous rentrions à la maison.


* * * * *


Le vol était interminable et Kieran ne pouvait pas dormir. Le siège était étroit, l’air chaud et il n’arrivait pas à se concentrer pour lire ou regarder le film proposé sur le vol. À la place, il se retrouvait à contempler le minuscule hublot arrondi sur le vaste ciel. Il s’installa dans cet inconfortable espace où poser sa tête et revécut tous ses meilleurs et pires souvenirs. Une demi-journée s’écoula à traverser l’Atlantique en changeant de vol sur le sol américain, puis en atterrissant à Burlington.

Son esprit, déjà douloureux et stupéfié par la crainte, était à peine fonctionnel et il suivit la foule vers le terminal des arrivées. L’appréhension se répandit dans son estomac. Il récupéra assez facilement ses bagages et comme il avait passé la douane à la dernière escale, il suivit le mouvement de la foule sans même se rendre compte de ce qu’il faisait. Il s’avança vers le hall où les familles et les conducteurs attendaient les voyageurs arrivant et il scruta la foule pour apercevoir Hayley. Elle avait promis de venir le chercher et lorsqu’il la trouva, il la prit dans ses bras et les questions se bousculèrent sur ses lèvres.

— Depuis combien de temps papa est-il malade ? Où sont les autres employés ? Comment va maman ? Jordan va-t-il bien ? Que s’est-il passé ? Pourquoi personne ne m’a appelé av… ?

Sa sœur secoua finalement fermement sa tête et stoppa ses balbutiements au milieu d’un mot.

— Nous parlerons dans la voiture, dit-elle en prenant son sac cabine et le menant vers la sortie sur le côté du bâtiment. Le soleil matinal se réfléchissait sur les fenêtres dans les arcades abritant le hall principal. Cela promettait une belle et claire journée de printemps. La voiture se trouvait au niveau quatre du deuxième parking et derrière elle on avait une vue large sur l’aéroport. Le bord de l’une des pistes et le terminal étaient légèrement animés par les arrivées et les départs étaient vraiment moins conséquents qu’à l’aéroport de Londres. Il savait que c’était simplement parce qu’il y avait des vols vers des villes canadiennes qu’il recevait l’appellation aéroport international, mais qu’il était petit ! C’était toujours sa première sensation lorsqu’il était de retour sur le sol du Vermont. D’une manière ou d’une autre, malgré la peur pour son père qui s’était lovée en lui, il sentit une paix soudaine glisser sur lui en regardant la vue. Il était tellement fatigué que cela le mit au bord des larmes.

— Alors, dis-moi, dit-il après avoir refermé la portière de la voiture derrière lui. Hayley s’attacha, puis elle raidit ses bras sur le volant et ferma les yeux. Il attendit patiemment.

— Je ne sais pas par où commencer. Je suppose… que quand Brad… quand on…

Sa voix lui manqua et elle inclina la tête pour regarder son frère.

— Papa n’était plus le même après les funérailles, reprit-elle, la déception toujours présente qu’elle ressentait à la suite de la décision de Kieran de retourner en Angleterre six jours après la mise en terre de leur frère planant, informulée.

Ils avaient déjà parlé de cela, s’étaient affrontés à ce sujet, s’étaient même criés dessus lorsqu’elle avait perdu son sang-froid et l’avait traité de tous les noms.

Cependant, comment pouvait-il même commencer à se défendre alors que sa sœur ne pourrait jamais connaître la vraie raison qui l’avait fait partir ? Que pouvait-il dire ? Il existait une désolation inexprimée ici et cela avait le goût du chagrin et des excuses.

— Comment cela s’est-il passé… qu’est-il arrivé ?

— En vérité, le fait qu’il soit malade était le moindre de nos soucis à l’époque. Nous savions qu’il était un combattant et qu’il allait gagner. Mais, tout a mal tourné le mois dernier.

Kieran sentit son estomac s’effondrer parce qu’il savait que ce qu’il allait entendre maintenant le ferait se sentir encore plus petit qu’il n’avait l’impression de l’être normalement lorsque sa famille était concernée. Il ne devait pas se sentir si effrayé. Il aurait dû savoir et un éclat de colère prit racine en lui. Il aurait dû être au courant de toute manière. Quelqu’un aurait dû lui téléphoner et il serait revenu chez lui pendant quelques semaines pour aider.

— Le mois dernier, il a attrapé un virus et le traitement qu’on lui a donné a abaissé son immunité et ce n’est pas bon. Il est rentré à la maison et il a des médicaments à prendre, mais il est si fragile.

— Est-ce qu’ils l’ont renvoyé pour qu’il meure à la maison, Hays ? demanda-t-il.

Poser cette question le terrifiait, mais il devait tout savoir afin de pouvoir aider.

— Ils ont dit qu’il serait mieux chez lui

Il hocha la tête. Les professionnels n’aimaient pas donner des informations sur la santé des gens. Personne ne voulait s’ouvrir à des répercussions juridiques en cas de faute professionnelle.

— Il ne voulait pas que je te le dise ? termina-t-elle doucement.

— Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que personne ne m’a appelé ? J’avais certainement le droit de savoir ?

— Pour ma défense, je n’étais pas d’accord à ce sujet, mais il ne voulait pas que tu te reviennes ici précipitamment simplement parce qu’il était malade. Il parle toujours de son fils, l’architecte. Il était, est, tellement fier de toi, Kieran.

La voix de Hayley vacilla et son frère entendit la tristesse dans sa voix alors qu’elle expliquait ce que son père ressentait. Il était tellement désolé pour la façon dont il était parti, pour la distance entre son père et lui.

— J’aurais dû être là. J’aurais dû revenir plus tôt à la maison, se réprimanda-t-il tranquillement, son ton assuré, ne cherchant pas d’excuses auprès de sa sœur pour son comportement.

Il aurait dû mettre de côté la culpabilité et sa haine de soi et devenir le soutien de sa famille, celui qui était fort.

— Tu ne voulais pas être ici. Nous le savions. Tu avais ta vie à Londres.

— Hays, je suis désolé, dit-il prudemment.

Combien de fois avait-il dit ça par le passé ? Il n’avait jamais eu le courage de parler à sa sœur de quelque chose d’aussi torturant, n’avait jamais donné les vraies raisons motivant son éloignement.

— J’aurais dû t’appeler plus tôt, dit la jeune femme, l’air résigné, triste et songeur. Je le sais, mais il m’a fait promettre. Peux-tu comprendre cela ?

Il entendit le plaidoyer dans la voix de sa sœur et cela le dérouta que ce soit elle qui se sente coupable. Il avait tellement l’habitude de vivre avec la sensation qu’il avait abandonné sa famille que comprendre qu’elle pouvait elle aussi ressentir de la culpabilité le confondait et le consternait. Quand était-il devenu aussi égocentrique ? Quand avait-il arrêté d’écouter ?

— Bien sûr, je comprends.

Comment pourrait-il commencer à juger sa sœur pour avoir obéi à ce que son père voulait qu’elle fasse ?

— Puis, il y a eu l’accident. Jordan…

— Continue.

Kieran prit le visage de sa sœur entre ses mains, vit des larmes dans ses yeux et essaya de ne pas révéler que la simple mention de ce nom l’avait fait trembler et se recroqueviller intérieurement.

— Il travaillait tellement, essayant de garder l’entreprise à flot. Il était tout seul sur place…

Elle se tut et ferma les yeux.

— Si son téléphone avait pu composer le…

Kieran ignora les mots. Ils n’avaient pas de sens pour lui, mais il ne poserait pas de questions. Il y avait quelque chose de plus urgent là. Pourquoi Jordan travaillait-il seul ? Où était l’équipe de menuisiers et de maçons qui travaillaient pour l’entreprise ?

— Quand Ben l’a trouvé, il s’était coupé la main sur une scie et avait perdu tellement de sang, reprit-elle en ouvrant les yeux et levant son regard vers le sien. Il a failli mourir et je ne savais pas quoi faire d’autre. Avec papa et Jordan, j’avais besoin de toi ici.

Il leva doucement sa main et sut d’instinct ce qu’il fallait dire.

— C’est bon, Hays, tu as bien fait. Tu es une bonne fille et une sœur étonnante.

Elle pressa sa joue contre sa main gauche, des larmes coulèrent librement sur son visage, sa lèvre inférieure entre ses dents et Kieran fit ce que faisaient tous les grands frères dans cette situation. Il l’attira doucement dans le cocon d’un câlin. Elle était si petite par rapport à lui. Elle pleura en hoquetant et tremblant et il serra ses bras aussi prudemment qu’il le put autour d’elle.

— Tout va bien, chuchota-t-il dans ses longs cheveux blonds. Je suis là maintenant. Je veux aider, alors dis-moi ce que je dois faire.


Chapitre Trois

Jordan était irritable, fatigué et sa main palpitait gravement. Les points de suture le démangeaient et l’écharpe qu’il devait porter pendant au moins un autre jour tirait sur son cou et l’irritait.

Bien sûr, une semaine seulement s’était écoulée depuis qu’il avait heurté la scie, mais cela ne guérissait pas assez rapidement. Le chirurgien qui l’avait opéré avait murmuré quelque chose sur les éventuelles complications, mais il avait été très clair sur la certitude d’une reprise lente en raison de son épuisement total.

Cependant, une fois que les trois premiers jours se furent écoulés sans rien de pire qu’une main lançant fortement, Jordan se sentit de plus en plus emprisonné et incapable de se libérer. Il ne guérissait pas assez vite. Ben avait terminé les poteaux, la restauration de Mistral House était terminée et le chèque avait été déposé. Et maintenant, il était inutile.

L’entreprise n’avait pas de nouveaux grands projets en cours, en particulier, rien qui leur ferait un bon chèque de paie. Les gens de Mistral s’étaient portés volontaires pour rédiger un témoignage et même pour parler avec des clients potentiels.

Mais, il était encore tellement fatigué, mangeant et dormant, déterminé à se remettre. Il détestait se sentir impuissant. Même les petits travaux qu’ils avaient eus au moment de son accident du porche de Willis à la salle de bains des Magsers étaient à présent hors de ses capacités jusqu’à ce que les bandages aient disparu. Ne pas pouvoir travailler, se soucier des flux de trésorerie et souffrir n’était pas une bonne combinaison même dans le meilleur des jours. Aujourd’hui, avec une réunion à la banque à venir, il était de très mauvaise humeur.

Il se dirigea vers la maison principale et trouva Anna qui préparait le petit déjeuner. Elle semblait prévoir une grande quantité de nourriture étant donné qu’il était le seul à manger. Phil était sorti de l’hôpital, mais il ne mangeait toujours pas correctement.

— Il se cache dans son bureau, je pense, dit Anna, l’air pâle et fatigué.

— Comment va-t-il ? demanda-t-il doucement.

— Il va bien. Mais, il souffre.

— Où est Hayley, demanda-t-il ensuite.

— Elle a dormi ailleurs la nuit dernière, déclara la femme en déposant des œufs sur une assiette pour lui.

— A-t-elle dit où elle allait ? demanda-t-il encore.

Il se glissait dans le rôle familier du grand-frère aussi facilement que dans son jean le matin. Après tout, il était comme un grand-frère pour elle, surtout avec la disparition de Brad et Kieran sur un autre continent. Il avait le droit et une raison d’être inquiet. Dès qu’Anna lui avait dit que Hayley n’était pas rentrée hier soir, il avait commencé à s’inquiéter, même s’il devait accepter que la jeune fille qu’il imaginait toujours à cinq ans avec des nattes avait atteint l’âge adulte et avait même eu des rapports sexuels. Il ne voulait pas trop penser aux détails.

— Elle a vingt-deux ans, chéri. Si elle veut dormir dehors, c’est son choix. Peut-être était-elle avec cet agréable jeune homme, Alex ?

Anna semblait accommodante. Comme si cela ne l’inquiétait pas que sa plus jeune enfant soit sortie, Dieu sait où et avec Dieu sait qui. Alex pouvait sembler être un bon jeune homme et Jordan avait même avoué à contrecœur qu’il semblait avoir une solide influence stabilisante sur Hayley, elle-même habituellement inconstante. Cependant, il savait exactement ce qui se passait dans la tête d’un homme de vingt-cinq ans. Après tout, lui-même n’avait que vingt-neuf ans et il en avait un bon souvenir. Le ressentiment monta lui, soudain et amer. Après Brad, ils auraient dû être plus prudents et savoir où se trouvaient leurs enfants et ce qu’ils faisaient.

Merde. D’où lui venait cette pensée ? Brad était un homme adulte. Ce qui lui était arrivé n’avait rien à voir avec Anna et Phil. Ils étaient de bons parents et ils avaient bien élevé leurs enfants. Ce n’était pas de leur faute si Kieran était parti. Il repoussa impitoyablement ses pensées irrationnelles là où elles demeuraient habituellement, tout au fond de lui avec sa propre culpabilité.

— Elle aurait dû nous le dire, rétorqua Jordan, la colère se battant avec la peur dans son estomac.

Elle était si petite, même à vingt-deux ans, mince et petite et si aveuglément confiante de tout et de tout le monde autour d’elle.

— Jordan…

Anna se détourna de la poêle, essuya ses mains sur un torchon et le regarda avec cette expression brevetée de mère qu’elle maîtrisait très bien. Elle n’avait jamais manqué de le calmer.

— Elle a envoyé un texto pour dire qu’elle allait bien. C’est tout ce que nous aurons. Nous savons qu’elle va bien, dit-elle.

Jordan fit une grimace. Depuis récemment, il semblait qu’il ne pouvait que se concentrer sur le merdier en cours ou sur le pire qui pourrait arriver. Il était si facile de laisser passer un million de pensées dans son esprit, toutes colorées de mort, de sang et de peur. Il pourrait imaginer qu’un ravisseur prenne son téléphone et envoie des textos pour elle ou qu’elle soit contrainte… Bon sang, c’était infernal.

— Je vais avoir une explication avec elle, bougonna-t-il en se concentrant sur l’assiette de nourriture qu’Anna avait placée devant lui.

Il n’avait même pas faim, l’anxiété le grignotant jusqu’à ce que son estomac soit complètement noué. Patiemment et très conscient qu’Anna le regardait comme elle l’avait fait depuis son accident, il fourra des œufs et du bacon dans sa bouche, alors même qu’ils avaient un goût de cendre pour lui.

Manger ne l’empêcha pas de broyer du noir et être observé n’empêcha pas son humeur de s’effondrer encore plus. En tout cas, la combinaison des deux empirait tout. Le rendez-vous à la banque était toujours prévu et il s’inquiétait de ce qu’ils diraient.

Il avait dû se battre pour y aller seul. Phil n’était pas assez en bonne santé pour l’accompagner, mais il était déterminé à être impliqué dans le traitement des finances de l’entreprise. Il voulait être actif, c’était son entreprise et ainsi de suite. Chaque fois que Phil commençait à parler de cette façon, Jordan l’écoutait aussi patiemment qu’il le pouvait, essayant de ne pas se sentir trop blessé. Phil était si fortement déterminé à s’accrocher. Pourtant, ne dirigeait-il pas très bien l’entreprise depuis deux ans ?

Lorsque la porte de la cuisine s’ouvrit et que Hayley fit un pas dans le champ de bataille. Jordan lui tomba dessus, son caractère s’enflammant alors qu’il se levait.

— Où diable étais-tu ? Nous avons eu tellement peur que tu sois dans un fossé ou autre chose. Bon sang, ta mère était inquiète.

La voix de Jordan était agressive et forte et il avait rarement été aussi énervé. Il vit la jeune femme regarder sa mère, les sourcils arqués, recevant un petit sourire et un haussement d’épaules délicat en retour. Elle ne le prenait pas au sérieux. Merde, elle devait le faire.

— Jordan… commença rapidement Hayley, mais il l’interrompit avant qu’elle puisse dire quoi que ce soit.

Il avança d’un pas vers elle et saisit son bras de sa main libre.

— Tu aurais dû nous dire où tu étais.

— Je…

— Juste afin que je n’arpente pas toute la région à ta recherche.

Il se rendit compte qu’il la secouait, inconscient de toute autre chose, son humeur le faisant agir avec brusquerie jusqu’à ce qu’une main se pose sur son bras

— Elle était avec moi, dit une voix douce dans son oreille, noyée par un halètement d’Anna. Un silence total et absolu régna pendant une seconde alors qu’un tableau de gens choqués et figés s’inscrivait dans l’esprit de Jordan.

Ce fut Anna qui brisa le silence gênant, se lançant vers le fils qu’elle n’avait pas vu depuis si longtemps. Le Kieran de Jordan fut noyé par le cri aigu d’Anna, la ruée d’étreintes, des phrases d’accueils et les refrains répétés de pourquoi tu ne m’as rien dit ? Tout le monde discuta en riant et en plaisantant.

Typique. Après tout ce temps, le phénoménal Kieran Addison entrait et, tout à coup, tout le monde oubliait comment il s’était barré et les avait tous abandonnés.

Jordan regarda l’homme qui avait ébranlé son monde. Il lutta pour voir le garçon qui était parti quelques jours seulement après ce mardi pluvieux où ils avaient enterré Brad. C’était un Kieran différent, pas un garçon, mais un homme. Disparue l’allure dégingandée et mal coordonnée de la jeunesse et les franges blondes qui avaient toujours été déterminées à couvrir ses yeux gris. À la place, il voyait un homme en contrôle, grand, fort, avec des cheveux plus courts et un regard qui l’évitait.

Cela lui tomba dessus. Il sentit le choc le traverser lorsqu’il réalisa que Kieran Addison avait daigné revenir au bercail. Il attendit, regardant Anna accueillir à la maison le fils prodigue, permettant les moments de reconnexion. Puis, il dit la première chose qui lui était venue à l’esprit en le voyant et avait maudit son arrivée pour tant de raisons qu’il ne pouvait pas en commencer la liste.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je suis rentré, répondit tranquillement Kieran, s’armant de courage pour regarder l’homme qu’il avait fui deux fois.

Lorsqu’il réussit finalement à le faire, il fut juste choqué. Il se souvenait de Jordan riant avec Brad, pleurant à ses funérailles. Il ne se souvenait pas d’avoir vu avant la haine et le désespoir qu’il apercevait dans les yeux verts fatigués de l’homme. Il était élégamment vêtu d’une chemise vert foncé et d’un pantalon à pinces, ses cheveux noirs nets et courts comme toujours. Il s’était rasé, si la petite goutte de sang séché était un indice. D’une manière ou d’une autre, il semblait occuper moins d’espace que le Jordan du souvenir de Kieran. Il était plus mince et ses épaules semblaient ployer sous le poids d’un incroyable épuisement. Toujours beau, mais sa force et sa détermination avaient diminuées comme s’il s’était perdu dans quelque chose d’autre.

— Pourquoi ?

Jordan n’allait certainement pas le frapper à coups de poing. Kieran recula un peu, une étincelle de colère luttant contre le décalage horaire et le choc.

— Je le lui ai demandé, intervint rapidement Hayley, attirant l’attention de Jordan loin de l’autre homme.

Kieran dirigea son regard vers sa mère, essayant de lui transmettre son besoin d’espace et de temps avant qu’il ne soit prêt à répondre aux questions de chacun.

— Veux-tu prendre un petit-déjeuner, chéri ?

Sa mère avait visiblement recherché une solution pour changer de sujet et elle était tombée pile. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas mangé la cuisine de sa mère. Il voulait s’asseoir et s’empiffrer d’un de ses petits déjeuners.

Cependant, il avait une autre priorité. Il répondit à sa mère par une requête, ignorant impatiemment Jordan qui ouvrait la bouche pour poursuivre son inquisition.

— Maman, où est papa ? Je dois le voir. Et puis, j’ai besoin que tu me dises tout.

Sa mère leva une main vers sa bouche et il remarqua le léger tremblement et les lignes autour de ses yeux. Elle avait vieilli depuis qu’il était parti et il ne put s’empêcher de se demander ce qu’il avait raté pendant les années où il était loin de chez lui. Il l’avait vue pour la dernière fois à l’enterrement, la regardant attentivement à mesure que le cercueil était descendu dans le sol. Elle avait été forte alors, le ciment qui maintenait la famille ensemble alors qu’ils étaient affligés. Maintenant, cependant, au cours des deux années écoulées depuis la mort de son fils, elle avait perdu du poids, semblait plus mince, son visage creusé par l’inquiétude et l’âge. Elle semblait également nerveuse et au bord de craquer. Il se souvenait peu des obsèques. La visite avait été un grand flou de chagrin et de honte. Certes, cela s’était passé deux ans auparavant, mais il ne se souvenait pas qu’elle était si petite et fragile. Il avait toujours gardé l’image de la maîtresse de maison forte, l’épine dorsale de leur famille et ce qu’elle avait dû supporter, perdant l’un des fils parti au loin et l’autre décédé. C’était déjà dur. Puis, à présent, avec son mari, son roc, tombant malade, tout était parti à vau-l’eau pour elle.

— Il est dans le bureau, murmura-t-elle, les yeux pleins de larmes.

— Kieran, dit Jordan, sa voix pleine d’avertissements et d’accusations.

Kieran le fit taire d’un brusque mouvement de la tête. Ensuite, très doucement, il serra sa mère contre lui.

— Maman, murmura-t-il pour qu’elle seule l’entende.

Il se recula ensuite, sentant sa gorge se serrer d’émotion, son souffle tremblant dans sa poitrine. Elle ferma brièvement les yeux et elle sourit, ses lèvres tremblantes et incertaines. Lorsqu’elle les rouvrit, elle tendit la main pour caresser son visage. Elle dessina sa pommette et caressa ses lèvres d’un bout de doigt froid avant d’appuyer brusquement sa main sur sa poitrine.

— Ton père ne le dira jamais, mais il a besoin que toute sa famille soit ici.

Kieran emprunta le chemin familier, dépassa le réfrigérateur recouvert d’aimants et de notes et passa dans le couloir. Il s’éloigna de tout le monde, prit un moment pour se reprendre, puis il ouvrit la porte du bureau.


Chapitre Quatre

Le trajet jusqu’à la banque était inconfortable. Kieran était affalé contre la portière passager de la vieille camionnette GMG C1500, bâillant. Jordan conduisait, raide comme un piquet, lèvres serrées, sa bonne main serrant la roue. Conduire était difficile, voire impossible, cependant, d’une manière ou d’une autre, il le gérait et tressaillait à chaque bosse. Au moins, son passager n’avait pas commenté ou offert de conduire. En fait, ils n’avaient pas beaucoup parlé une fois que le jeune homme avait disparu dans le bureau de son père pendant une bonne demi-heure.

Lorsqu’ils avaient émergé de ce qu’Anna appelait avec amour l’antre de Phil, les deux hommes avaient les yeux rouges. Même alors, Jordan n’avait rien pu trouver en lui qui pouvait ressembler même de loin à de la pitié. Il savait que son cœur était dur, se rendait compte que cela n’était pas lui, mais tout ce qu’il arrivait à ressentir envers Kieran, c’était de la méfiance et du ressentiment. Pourquoi revenait-il maintenant ? Pourquoi choisir ce moment pour réapparaître dans sa vie, alors que tout le dur travail qu’il faisait sur lui commençait à guérir une partie du chagrin ? Il n’avait pas besoin de lui ici. Il ne le voulait pas ici.

Personne n’avait besoin de Kieran ici. Pas s’ils y réfléchissaient tous. Hayley l’avait lui et, bon sang, il se débrouillait bien comme grand frère. Anna et Phil, non plus, n’avaient pas besoin que leur fils revienne. Tout ce qu’il apportait, c’était son chemin d’errance et sa vision enfantine de la réalité.

Il ne devrait pas être assis là, assis dans sa camionnette, regardant le paysage défilant à l’extérieur, le regard plein d’ennui. Brad devrait être là. Son Brad… son amant… son autre moitié. Il devrait être assis là, à côté de lui… riant avec lui, l’aimant… pas Kieran. Son amertume l’empêchait d’afficher la politesse la plus basique et encore moins de tenir une conversation. Sa main le faisait souffrir et un mal de tête résonnait dans sa mâchoire serrée.

Assure-toi que la visite à la banque se termine. Reste concentré.

Jordan voulait en finir, clore tout ça afin que le jeune homme puisse se rendre compte à quel point il n’avait pas besoin d’être ici. Il pourrait retourner à Londres où il était hors de sa vue et de ses pensées.

Ils roulèrent en silence. Ils s’assirent toujours en silence en face du directeur de banque adjoint, David Mitchell. L’homme, diplômé du lycée deux ans avant lui, fit le cirque habituel en les accueillant.

— Êtes-vous ici en visite ? finit-il par demander.

Kieran répondait à tout avec calme, son accent étant une variation de ce qu’il avait été les années avant son départ. Pas tout à fait aussi aisé ou traînant, il était plus coupant et précis. Cela venait probablement de vivre à Londres depuis des années, devina Jordan. Il plissa les yeux en observant l’échange entre David et le fils revenant. Il ne faisait pas confiance à David. L’enfoiré continuait à lui faire des avances, le coinçant dans des coins, suggérant que Jordan pourrait avoir un avant-goût de ce qu’il pourrait lui donner. David avait été désagréable au lycée et il était aussi odieux, à présent, un crétin rondouillard, supérieur et égocentrique.

— Je dois dire que je m’attendais à ce que votre père se joigne à nous aujourd’hui, déclara-t-il, ne regardant pas Jordan et adressant plutôt directement à Kieran sa demi-question, demi-affirmation.

Jordan refusa de mordre à l’appât, habitué à David et à son art de faire mieux que les autres après de nombreuses réunions concernant les finances d’Addison Construction.

— Il a pensé que ce serait mieux pour moi d’être sur le terrain

Il entendit la réponse de Kieran et sentit un tremblement naître dans son ventre à ces simples mots. Phil s’était avancé dans la cuisine en affichant un sourire aussi brillant que le jour et il avait annoncé que son fils avait accepté de prendre en charge le fonctionnement de l’entreprise.

La douleur avait frappé Jordan immédiatement. Ils n’avaient pas besoin de Kieran. Brad était mort, le laissant seul et il avait tout dirigé parfaitement. Il n’était peut-être pas lié par le sang aux Addison, mais, merde, il avait sué plus que du sang pour tout faire. Qu’est-ce que Phil pensait que le Génial Garçon allait faire de toute manière ? La société était foutue. Ils avaient fait deux offres sur des conceptions d’architectes. Jordan gardait l’espoir profond qu’elles se concrétisent. À part deux petits chantiers pour la semaine prochaine et ces deux offres, ils n’avaient strictement rien d’autre.

— Eh bien, comme vous le savez, la banque a totalement foi dans les Addison, déclara David.

Aux oreilles de Jordan, sa voix glissait grasse et sans sincérité. Le banquier feuilleta des papiers et pressa des touches sur une calculatrice, fronçant les sourcils alors qu’il levait les yeux et jetait un coup d’œil d’abord sur Jordan, puis sur Kieran.

— Votre ligne de crédit est plutôt saine. Le chèque très correct que vous avez déposé aujourd’hui devrait absorber toutes les sommes dues à la banque et vous laisser un crédit d’environ quatre mille dollars.

Jordan se redressa dans son siège, le soulagement l’envahissant tandis qu’il calculait les chantiers à venir et le salaire sur le travail prévu. S’il ne prenait pas de salaire encore une fois ce mois-ci et le mois suivant, alors Addison Construction aurait probablement au moins deux mois de fonctionnement correct.

Il jeta un coup d’œil à Kieran qui feuilletait ses propres copies du dossier, apparemment indifférent à ce que disait l’autre homme. De toute évidence, il n’avait aucune foutue idée à propos des lignes de crédit. Jordan était intimement conscient de la signification menaçante derrière ces deux mots. Il s’arrangeait avec leurs implications depuis deux ans.

— J’ai juste le problème des paiements hypothécaires non honorés.

Silence.

Il cligna des yeux, les mots « prêt hypothécaire » brûlant dans son cerveau. Quel prêt hypothécaire ?

— D’accord, déclara Kieran, évidemment inconscient que le monde de Jordan venait de toucher le fond. Pouvez-vous me donner une idée des besoins, une image entière de l’entreprise afin que je puisse maîtriser cela ?

— Bien sûr, répondit le banquier poliment.

Il regarda directement Jordan pendant qu’il parlait, avec un petit sourire que seul celui-ci reconnaîtrait.

Ce dernier l’écouta pendant qu’il détaillait chaque transaction et la réunion qu’il avait eues avec Phil quelques années auparavant où il avait pris la maison des Addison en caution pour un prêt.

— Quel prêt ? Pourquoi Phil prendrait-il un prêt ? demanda-t-il avec confusion, ayant brusquement l’impression que le monde tournait trop vite.

— Je suis désolé, monsieur Salter, je n’ai pas l’autorisation de vous le dire, répondit David.

Il eut envie d’effacer cet air flagorneur sur son visage alors que l’homme fermait le dossier d’une manière décontractée.

— Pas l’autorisation ? aboya-t-il brusquement.

Il connaissait l’entreprise à fond. À toutes fins utiles, il cogérait l’entreprise avec Phil. Pourquoi, tout à coup, n’était-il pas au courant d’informations pertinentes ?

— Jusqu’à ce que j’aie un mandat signé de monsieur Addison… Senior, je ne peux pas divulguer des informations sur les raisons pour lesquelles un prêt a été pris, dit-il en hochant la tête vers Kieran.

Jordan n’arrivait pas à croire ce qu’il entendait. Ne pouvaient-ils pas divulguer des informations au fils de Phil ? Que se passait-il ici ?

Kieran, pour sa part, semblait surtout indifférent, mais Jordan pouvait admettre qu’il n’était pas totalement surpris de cela. Pourquoi le jeune homme choisirait-il aujourd’hui de se démener comme un fou pour sa famille ou leur affaire ? Et quel prêt ? Il n’avait jamais été informé de tout prêt ? Il avait travaillé chaque seconde pour maintenir cette entreprise à flot et Phil avait pris un prêt derrière son dos ? Il n’arrivait pas à s’ôter cela de la tête, pataugeant dans son ignorance d’avoir été gardé dans le noir. Il se rendit compte qu’il était en état de choc et se demandait comment cela pouvait empirer.

— Quel est le montant total des paiements en retard ? Je suis plus que certain que vous pouvez m’indiquer le montant total, déclara Kieran.

Il regarda l’homme impassible qui griffonnait des notes au bas d’un des nombreux papiers. Sa voix était glacée, dure et commerciale, sans passion.

David vérifia les chiffres en tapotant la calculatrice et en soupirant avec une grande exagération physique.

— Sans toucher aux quatre mille euros dans le compte courant…

Il fit une pause, levant les yeux pour se concentrer sur Kieran.

—… Nous aurions besoin d’environ seize mille dollars pour effacer la dette aujourd’hui. Payer maintenant nous permettrait de reprendre normalement les paiements.


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